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Qu’on croit ou non au changement climatique, il est évident que ce mois de juin restera dans les mémoires.

Sécheresse et chaleur obligent, le couloir du Goûter a pris son aspect de fin d’été, déstabilisant nos habitudes et nourrissant nos appréhensions. L’ensoleillement maximum a rapidement eu raison de la mince couche de neige d’altitude et déjà des crevasses se révèlent avant même les premières pentes du Dôme du Goûter. Bref, nous autres guides sommes soucieux d’autant que curieusement, on a rarement vu autant de demandes pour gravir ce sommet à cette époque pré-estivale.

La situation que nous venons de connaître est-elle pour autant plus périlleuse que celles qui étaient courantes il y a encore une quinzaine d’années ?

Une époque pas si lointaine où le refuge historique et son annexe (100 places) accueillaient gaillardement jusqu’à 250 personnes, ou les convois d’alpinistes-campeurs surchargés de sacs monstrueux et encordés à 6 sur une corde à linge, ambitionnaient de gagner la crête pour y poser des dizaines de tentes, non sans d’abord menacer de dégringoler sur les cordées avoisinantes. Tout ceci dans un fracas de canonnade (et oui, les pierres tombaient déjà !) à peine couvert par le bruit des rotors des Alouettes III , ancêtres de nos vigoureux EC 145.

L’autorité publique était-elle alors moins soucieuse de protéger le montagnard ?

Les quelques 8 décès annuels qui ont valu l’appellation excitante de « couloir de la mort » à l’antipathique passage croulant que nous fréquentons quotidiennement étaient-ils « socialement » plus acceptables qu’aujourd’hui ? Mystère… Toujours est-il que l’on semble redécouvrir aujourd’hui que ce versant de montagne n’est qu’un mauvais empilement de gravas. Ce qui n’empêche pas d’aucun d’affubler ce parcours du titre ridiculement prétentieux de « Voie Royale » tout en donnant aux candidats à la couronne des leçons d’humilité en forme de communiqué de presse. Ce qui est sûr, c’est qu’exceptées celles qui avaient frappé un malheureux ascensionniste et obtenaient un encart dans le daubé du lendemain, les pierres des années 2000 dévalaient la pente dans une confidentialité seulement altérée par le bouche à oreille. Elles n’en étaient pas moins dangereuses pour autant.

Bref, les coups de chauds dans cette face ouest ne datant pas d’hier, il n’y a rien de très nouveau sous le soleil.

Si ce n’est qu’aujourd’hui, en plus de périodes sèches récurrentes, plus un caillou ne descend dans ce satané couloir sans que l’information soit instantanément diffusée sur instapp, whatsagram et autre tweetbook. Témoin d’une chute de pierres à 11h49 ? Jouez vous aussi à l’envoyé spécial de BFM Goûter, en diffusant dans les trois minutes le témoignage des pavés virevoltants dans les airs comme par un beau soir de contestation urbaine… 11h51, toute la région est au courant. Au courant de l’évènement et, aussi, de la présence de celui, ou celle, qui l’a diffusé, et dont le nom fait le tour de la communauté.

Tout ceci serait bien dérisoire si cette instantanéité de l’information ne contribuait à exacerber le sentiment de danger et à nourrir l’anxiété de tous, y compris de l’autorité publique, prompte à prendre des arrêtés de fermeture ou d’interdiction. De mon côté, effectuant le parcours au moment de la sortie d’un communiqué de presse laissant craindre, justement, la perspective d’une prochaine fermeture du refuge, j’ai approché ce couloir avec la conviction de devoir renoncer à le traverser, certain d’y trouver l’ambiance de bombardement relatée par des témoignages récents. Surprise : le silence régnait et le franchissement, à l’aller comme au retour, fût rapide et sans histoire, bien qu’effectué dans l’état de tension habituel (toujours content d’en avoir terminé !).

Qu’on ne se méprenne pas : d’avoir bénéficié comme ce fut mon cas, d’un concours de circonstances une nouvelle fois favorable, n’enlève rien à la réalité des expériences traumatisantes que certains ont vécu sur cet itinéraire récemment. Et n’interdit aucunement que j’en connaisse une semblable à mon tour !

Mais il me semble qu’il y a trois points à relever en cette fin de mois de juin :

  • Le premier est que, quelles que soient les précautions prises, le risque est toujours présent dans ce couloir et aussi sur l’arête (ça, ce n’est pas un scoop). Du terrain croulant n’est jamais sûr, il est au mieux « plus ou moins imprévisible ».
  • Le second est que les précautions classiques (candidats au sommet expérimentés et/ou encadrés, horaires optimisés, rapidité) restent valables, l’étude de la Fondation Petzl de 2011 en témoigne.
  • Le troisième est qu’une fréquentation moindre facilite grandement le parcours et contribue largement à la sécurité (au-delà de la simple question statistique du nombre de passages) : moins d’attente, moins de croisements, moins de stress, moins de précipitation, moins de monde empilé en zone exposée… Chacun sait qu’au bowling, moins il y a de quilles dans la trajectoire de la boule et plus elles sont difficiles à atteindre…

A cet égard, on peut se demander si un troisième bâtiment de 30 places, tel qu’il parait aujourd’hui être prévu sur le site du refuge « historique », ne va pas contribuer à dégrader les conditions d’évolution de cet itinéraire.

Un itinéraire dont la sur-fréquentation anarchique avait été un enjeu environnemental et sécuritaire majeur de ces dernières années. Cette ouverture porterait à 354, le nombre de places d’accueil disponibles chaque jour pour l’hébergement de candidats au Mont Blanc qui sont actuellement de 130 au refuge des Cosmiques, 120 au nouveau Goûter et 74 au refuge de Tête Rousse (sans compter son site de bivouac/camping). Il est évident qu’un tel choix contredit largement les appels à la responsabilité et à la prudence lorsque on sait que les jours de plus grosse affluence sont aussi ceux ou la menace d’accident par chutes de pierres est la plus forte.

Décidemment, Brassens avait raison : les trompettes de la renommée sont bien mal embouchées…