Encore quelques jours et la saison de ski touchera à sa fin.

Sans préjuger imprudemment de l’avenir ou pécher par excès d’optimisme, il est d’ores et déjà possible d’affirmer que cette saison 2018/2019 restera exceptionnelle du point de vue de l’accidentologie par avalanche.

Montée au col de Basei

Le bilan, encore provisoire, de cette saison fait état de 10 décès. Un chiffre extraordinairement bas au regard de la moyenne d’une trentaine habituellement constatée, triste tribu que la communauté montagnarde refuse de considérer comme prix de son plaisir à parcourir la montagne enneigée.

Cet etonnant résultat est à prendre comme une bonne nouvelle mais échaudés par les embellies malheureusement sans suite de certains hivers passés, tous ou presque rappelleront que, s’il faut se réjouir d’une telle saison, rien ne permet d’imaginer qu’elle va se reproduire.

Laissant aux spécialistes le soin d’étudier les données nivo-météorologiques de l’hiver, les caractéristiques des avalanches en cause et d’en faire une synthèse exploitable, il reste possible de s’intéresser aux saisons récentes dont le nombre d’accidents par avalanche recensés était comparable ou inférieur à 53, bilan arrêté au 28 avril 2019. A cet égard, les données de l’Anena sont une excellente ressource.

Les » hivers » (appelons-les ainsi par facilité) les plus significatifs sont 2016/2017 avec 43 accidents-avalanche ; 2015/2016 avec 46 accidents-avalanches ; 2011/2012 avec 33 accidents-avalanche et 2010/2011 avec 58 accidents-avalanche. Cependant, pour comparer des périodes comparables, les bilans 2010/2011, 2011/2012, 2015/2016 et 2016/2017 présentés ici ne comprennent pas les accidents survenus lors d’activités estivales.

Premier constat : ces quatre hivers comptent de 13 décès en 2012 à 28 décès en 2011, nombres inférieurs ou très inférieurs à la moyenne, ce dont on s’est réjoui à l’époque.

Certains se souviendront que le début d’année 2012 a été particulièrement contrasté entre nord et sud avec un enneigement abondant au nord suivi d’une longue période de froid intense entre fin janvier et mi-février et d’un redoux marqué et durable. Les massifs du sud n’ont pas été autant favorisés et l’enneigement y est resté modeste. Pourtant rien ne permet d’affirmer que ces particularités nivo-météorologiques constituent une explication au bilan très positif de cette année là.

Deuxième constat : le nombre de personnes emportées est très significativement inférieur en 2018/2019. Établi à 83 le 28 avril, il était de 110 en 2016/2017 (10 accidents -avalanche de moins), de 113 en 2015/2016 (6 accidents-avalanche de moins), de 52 en 2011/2012 (11 accidents-avalanche de moins) et de 105 en 2010/2011 (6 accidents-avalanche de plus).

Non seulement 2018/2019 a connu une mortalité bien plus faible mais, de plus, le nombre de personnes emportées est singulièrement bas. Ceci confirme de façon tangible une évolution déjà perçue sur la dernière décennie.

Troisième constat : le nombre de personnes ensevelies par rapport au nombre de personnes emportées est significativement plus faible en 2018/2019.

Il est de près d’une personne sur 5, contre 1 personne sur 4 en 2016/2017, près d’une personne sur 3 en 2015/2016, près d’une personne sur deux en 2011/2012 et une personne sur deux en 2010/2011.

Quatrième constat : le nombre de personne décédées par rapport au nombre de personnes emportées est particulièrement faible en 2018/2019.

Il est de plus d’une personne sur 8 (8.3), contre une personne sur cinq en 2016/2017, moins d’une personne sur six (5.5) en 2015/2016, une personne sur quatre en 2011/2012 et moins d’une personne sur quatre en 2010/2011 (3.6).

Cinquième constat : l’hiver écoulé a vu de nombreuses personnes survivre à l’ensevelissement.

En effet, le « taux de survie » est de 0.37 en 2018/2019 contre 0.43 en 2010/2011 ; 0.40 en 2011/2012 ; 0.42 en 2015/2016 et seulement 0.18 en 2016/2017. Ce taux semble assez régulier sur ces saisons, à l’exception de 2016/2017.

Otztal (photo J.M. Penin)

Faut-il s’aventurer à chercher des explications ?

C’est possible, tout en restant prudent puisque la saison de ski n’est pas encore terminée, que les conditions de cette fin avril sont presque hivernales en altitude et que des accidents peuvent encore survenir. C’est ce que rappelle Dominique Létang dans cette interview. Cependant, certains écarts sont tels qu’il est déjà possible de risquer quelques hypothèses et d’explorer certaines pistes.

En 2018/2019, des avalanches de moindre ampleur qu’habituellement pourraient-elles expliquer le faible nombre de personnes ensevelies ?

Seule une étude de chaque évènement pourrait peut-être le dire et éventuellement expliquer également le faible nombre de décès par rapport au nombre de personnes emportées sur la même période.

La saison « nivo-météorologique » 2018/2019 s’est-elle distinguée des précédentes ?

Des informations recueillies dans l’analyse du nombre et de la répartition dans le calendrier des indices de risque BERA pourraient être comparées avec celles des années antérieures et permettre de déterminer si 2018/2019 a été réellement atypique.

Les stratégies d’évolution sur le terrain ont-elles évolué ?

On serait tenté de le croire au regard du faible nombre de personnes emportées par rapport au nombre d’accident recensés. Un indicateur dont la tendance à la baisse, déjà révélée durant la dernière décennie, s’est particulièrement accentuée cette année.

Les actions de formation et de prévention auraient-elles des effets concrets ?

Moins de personnes emportées par accident laissent supposer une plus grande méfiance et l’emploi de meilleures stratégies de déplacement : sorties en plus petits groupes, écarts plus importants sur le terrain… ; un bon taux de survie après ensevelissement peut être le résultat d’une plus grande efficacité dans la recherche et le dégagement des victimes, bénéfice d’un entraînement plus important…

En termes de prévention, le fait est que rarement on a vu un tel déploiement d’actions portées par un aussi grand nombre d’acteurs.

On peut citer évidemment le travail de fond de l’Anena dont l’accroche « Un par un, tous pour un » semble faire son chemin dans les esprits, mais aussi l’importance de la diffusion d’informations via les réseaux sociaux, avec une forte implication des PGHM et des fédérations.

Les internautes auront aussi remarqué le grand nombre de vidéos d’avalanches affolantes circulant partout sur le web, tandis que les médias « grand public » ne manquaient pas de rapporter chacun des évènements avalancheux dont ils avaient connaissance.

Côté professionnel, les guides se sont dotés d’outils performants de partage d’information en temps réel dont l’activité est restée soutenue toute la saison. Certains, à l’expertise reconnue, se sont particulièrement impliqués dans la diffusion de message de méfiance à l’attention de leurs collègues, mais aussi des pratiquants, en publiant sur le net des vidéos très démonstratives de situations d’instabilité saisissantes. Des témoignages abondamment partagés…

L’ambiance serait-elle alors devenue anxiogène au point de réduire significativement la pratique du ski hors-pistes ou de randonnée ces derniers mois ?

La question est légitime compte tenu du traitement du sujet « avalanche » dans tous les médias institutionnels ou non. Mais il serait très risqué de l’affirmer en l’absence de données précises et sûres. Cependant, toutes les actions évoquées ci-dessus, et d’autres sûrement, prêtent à croire que la prévention devient une affaire véritablement collective avec comme effet d’impliquer chacun dans une démarche de prudence devenue communautaire. Une mutation apparente qui devra évidemment être confirmée par les années à venir, mais à laquelle on aimerait croire.

Quoi qu’il en soit, cette modeste et très partielle « analyse » n’a d’autre ambition que de proposer quelques pistes de réflexion.

Un seul grave accident peut encore tout bouleverser et, en l’état, elle demande à être affinée. D’autres éléments devront y être intégrés au terme d’investigations plus approfondies prenant en compte des données issues des années ici écartées. Ce qu’elles nous enseigneront dira peut-être s’il est possible de croire à une baisse durable de l’accidentologie par avalanche ou si nous avons seulement été les heureux bénéficiaires d’une saison nivo-météorologique très singulière.